Quel avenir pour la Recherche française ?
Les annonces faites ces derniers jours par Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, ont été masquées par les revendications des pêcheurs, les suites du tremblement de terre en Chine, le récurrent problème du pourvoir d’achat, et cetera, et pourtant, elles risquent d’engager notre pays sur une voie, qui, si elle s’avère être la mauvaise, aura des conséquences désastreuses pour les décennies à venir.
Après l’accession à la présidence, Nicolas Sarkozy et son gouvernement décident d’accélérer le processus de réforme de la Recherche enclenché par son prédécesseur. Au départ, l’idée est relativement bien accueillie par l’ensemble de la communauté scientifique française qui sent bien que le modèle sur lequel elle repose est mal adapté aux réalités du XXI siècle. Mais voilà, comme à son habitude le gouvernement ne va prendre en compte aucune des recommandations et propositions faites par les experts mandatés et va piloter, sans donner d’explications, une réforme certes silencieuse, mais capitale pour l’avenir.
La création en 2005 de l’Agence Nationale de la Recherche, dont le but est de financer sur projets la Recherche tant publique que privée, avait déjà radicalement changé le paysage français puisque cet organisme devenait un acteur majeur de la politique de Recherche de la France, à la place du CNRS. La mise en place de cette agence fût relativement bien accueillie malgré des critiques sur l’absence d’un conseil scientifique et sur le ratio projets orientés – projets libres qui est à l’heure actuelle de 70/30. Et puis ce fût l’annonce de la fameuse Loi de Réforme de l’Université qui vise à remettre l’Université au cœur de l’effort de recherche. Les présidents des grandes Universités applaudissent, ceux des moyennes et petites universités se méfient et les dirigeants des organismes nationaux restent perplexes. Le 29 mai dernier, la ministre a présenté la liste des premières universités qui vont bénéficier d’un financement exceptionnel pour faire, soit disant, jeu égal avec les grandes universités américaines, anglaises ou chinoises. D’autres universités viendront s’ajouter à la liste lors d’une deuxième vague de financements. Après l’ANR et la LRU, le ministère décidait en catimini de mettre en place l’AERES, agence d’évaluation de la recherche et des laboratoires, en balayant tout simplement le système existant. Alors que certains organismes ont été restructurés en silence, la ministre annonçait il y a une semaine, sans attendre la fin des discussions avec la direction et les syndicats, le découpage du CNRS en instituts plus ou moins autonomes, le flou demeure, en laissant entendre que les sciences du vivant pourrait aller à l’Inserm, les sciences de l’information à l’INRIA, et quant au sciences humaines… Mais aucune réelle précision sur le statut des personnels, sur une direction commune et transversale (la fin du CNRS ?), sur les liens avec l’Université.
Regardons tout cela de plus prêt et essayons de comprendre le but ultime du gouvernement de N. Sarkozy. La création de grands pôles de recherche pilotés par l’Université, avec un conseil d’administration élargi, est en soi une idée intéressante mais il faut garder à l’esprit que les plus grandes Universités (Harvard, MIT, CalTech…) ont toutes moins de 20000 étudiants. Et puis qui va réellement diriger ces pôles ? Et quid de la majorité des Universités (il y a aujourd’hui 85 universités en France) qui ne seront pas sélectionnées ? Silence également autour des Grandes Ecoles. On touche là à un pré carré et à la délicate question de la sélection. Diviser le CNRS, centre mondialement reconnu qui fait depuis 60 ans la force de la Recherche française, en instituts plus autonomes et plus réactifs, la majorité des chercheurs y est favorable. Mais qui va piloter ces instituts et définir leurs moyens et objectifs ? Qu’en est-il de la relation Universités-CNRS ? Que vont devenir les sciences « non rentables » ? Et la recherche fondamentale ? Mystère.
Le paysage actuel, dont je viens de dresser les grandes lignes, donne cependant une certaine idée de la vision du gouvernement : une recherche à caractère national pilotée et contrôlée par l’état, avec des objectifs à très court terme (les projets financés par l’ANR sont d’une durée de trois ans) et une notion de rentabilité, au service de secteurs dits stratégiques et des grands groupes industriels. Hors, si la Recherche peut et doit naturellement être guidée en fonction des besoins de la société et des incertitudes sur le futur, elle ne se décrète pas, elle se construit sur le long terme, elle doit bénéficier au plus grand nombre et ses acteurs ont besoin d’un minimum de liberté de pensée et d’actions. Je terminerai par deux remarques : le projet du gouvernement ne mentionne jamais l’Europe, qui est sans doute la bonne échelle à laquelle on se doit de raisonner aujourd’hui ; la grandeur d’une nation ne se mesure pas seulement à la puissance de ses grands groupes mais aussi et surtout au niveau d’éducation de sa population, à la maîtrise des savoirs universels et à la connaissance du monde et de son Histoire.
bravo pour cet article équilibré entre la vision académique du chercheur “fondamental”, et la nécessité pour la recherche d’aboutir à l’innovation…
A très bientôt, jeune homme !
Je reprends en main la section SNCS-FSU d’Orléans pour lui donner une ouverture vers la modernité sans omettre les préceptes que tu décris : ta présence serait un plus pour avoir des discussions portant sur la science digne de ce nom! Consentirais-tu à venir présenter ton point de vue ?…
Benoit, se sera avec plaisir. Les échanges et les actions sont bien venues dans cette période trouble pour la recherche française.